Pourquoi nous devons continuer à nous intéresser à Chibok.

Par Joyce Sambo, 21 ans, Guide du Nigéria.

Joyce Sambo

Dans mon pays, beaucoup croient que les filles n’ont pas besoin d’être éduquées. Pourquoi devraient-elles l’être? Lorsqu’elles sont en âge de procréer, elles doivent se marier, se charger des tâches ménagères et avoir des enfants.

Certains disent que c’est la raison pour laquelle 276 écolières de Chibok, situé dans le nord-est du Nigéria, ont été kidnappées il y a trois ans. Il est émouvant de constater que l’endroit même où elles auraient dû se sentir le plus en sécurité s’est avéré en fait être le plus dangereux pour elles en ce jour du 14 avril 2014.

Je me souviens très clairement de cette journée. Je vis à Jos, au centre du Nigéria. Tout le monde sait qu’il existe des problèmes de sécurité dans le nord du Nigéria, alors que le reste du pays est accablé par la pauvreté et les conflits. En tant que fille, vous devez faire attention à tout ce que vous faites, mais l’école est l’endroit où vous devriez pouvoir vous sentir en sécurité et où vous pouvez être vous-même.

L’enlèvement fut une catastrophe. Il sema un sentiment de peur et de choc dans les écoles, les villages et les communautés entières. Cette nuit-là, tout le pays se remplit de suspense, de douleur et de crainte. En tant qu’adolescente, cela m’a fait réaliser que l’on est à l’abri nulle part. Si je voulais survivre, il fallait que j’apprenne à me protéger.

Mes consœurs Guides et moi-même avons été bouleversées par l’enlèvement. Nous désirions désespérément pouvoir faire entendre notre voix, mais cela s’avérait difficile. C’était bien plus qu’un kidnapping; il s’agissait d’une crise politique et religieuse. Dans un certain sens, nous avons été réduites au silence. Nous avons eu peur de nous exprimer et il était parfois difficile de surmonter ce sentiment et de se battre pour ce que nous avions si difficilement acquis.

S’exprimer
Mais, au fil du temps, nous nous sommes rendues compte que nous ne pouvions pas rester silencieuses. En tant que filles, nous avons dû élever nos voix et nous exprimer pour celles qui ne le pouvaient pas, pour celles qui ont été retenues en captivité et pour les enfants de Chibok dont les vies ont été déchirées par la violence.

Nous avons commencé à faire des déclarations, organiser des rassemblements et des campagnes pour #BringBackOurGirls. Nous nous sommes rendues dans des églises et des marchés, partout où les gens pourraient entendre notre appel pour mettre fin à la violence.

C’était une occasion unique d’informer les gens par le biais de notre programme Les Voix Contre la Violence, un programme d’éducation non-formelle créé par l’Association Mondiale des Guides et Éclaireuses et l’ONU Femmes, et qui se concentre à encourager les jeunes à intervenir et à mettre un terme à la violence. En tant qu’éducatrice de jeunes au sein des Guides nigériennes et championne des Voix Contre la Violence, c’est mon rôle de faire en sorte que notre message soit diffusé partout.

La réception du message fut variée. Certaines ont désiré faire partie du programme, d’autres l’ont perçu comme futile, sans espoir, et n’étaient pas intéressées. Cela ne nous a pas arrêtées. Nous sommes quand même intervenues et nous avons informé les jeunes filles et les jeunes femmes sur la manière de prendre conscience des signes avant-coureurs de la violence, car c’est là que tout commence.

Nigerian Girl Guides AMGE

Donner de l’espoir
Lorsque cela était possible, mon groupe de Guides et moi-même avons rendu visite aux déplacés internes à Jos, Abuja, Rivers et dans plusieurs autres états. Au niveau national, nous avons fait des dons de nourriture et de vêtements.

Les camps où ils vivent sont les refuges d’enfants de Chibok qui ont perdu leurs parents. Beaucoup de ces jeunes ont dû fuir leurs maisons à la suite de bombardements violents qui ont détruit leurs familles, leurs possessions et leurs communautés. Des enfants ont vu leurs parents se faire exploser par les bombes, témoignant d’événements qu’aucun enfant ne devrait jamais voir.

Ils vivent maintenant dans des camps poussiéreux où leur survie et leur bien-être dépendent de la bonne volonté de personnes qui veulent les prendre en charge et les aider à quel titre que ce soit. Les visages de ces enfants expriment la survie et non la vie. En notre qualité de Guides, nous voulons aider ces jeunes et leur apporter de l’espoir et une éclaircie dans une situation des plus sombres.

Jusqu’ici, nous avons visité l’un des camps, dans le but d’aider les jeunes et de leur apprendre à se protéger. Nous demandons à parler avec les filles seules pour qu’elles se sentent à l’aise. Nous posons des questions et nous les encourageons à s’ouvrir sur leur vie dans le camp. Nous leur expliquons pourquoi il est important qu’elles prennent soin d’elles et comment y parvenir. Nous leur donnons des conseils sur la manière d’identifier la violence, à qui la signaler et nous les encourageons à la dénoncer. Si elles ne peuvent pas s’exprimer dans le camp, nous leur laissons nos coordonnées afin qu’elles puissent nous contacter.

Ce travail primordial doit continuer, mais les Guides nigériennes sont une organisation basée sur le volontariat, et par conséquent nous sommes parfois limitées dans notre capacité et nos ressources. Néanmoins, même lorsque les fonds se font rares, nous refusons de baisser les bras.

#BringBackOurGirls
Au Nigéria, beaucoup ont perdu espoir. Certains pensent que jamais nous ne retrouverons les filles de Chibok qui ont été kidnappées. Cependant, je crois fermement que l’on doit continuer à y croire et faire le nécessaire pour ramener ces filles. Elles méritent de revenir.

J’imagine quelquefois comment serait ma vie à leur place. Je voudrais revenir chez moi, peu importe le temps que cela prendrait. Aucune fille ne devrait être punie parce qu’elle veut aller à l’école. Toutes les filles ont droit à une’éducation. C’est un droit humain fondamental. Si un garçon peut aller à l’école, alors une fille devrait pouvoir en faire autant.

Nigeria stv children

L’éducation des filles
L’éducation des filles et des jeunes femmes reste un problème qui me tient à cœur et un sujet qui doit être abordé. Je n’ai pas pu aller à l’université. Mes parents pouvaient seulement se permettre d’envoyer un enfant en enseignement supérieur. Il fut décidé que ce serait mon frère, comme il est plus âgé et de sexe masculin.

Je suis donc restée à la maison. Mon éducation a maintenant été retardée de deux ans et il s’avère très difficile pour moi d’intégrer une université publique. Ma situation peut paraître triste, mais c’est bien pire si aucun effort n’est fait pour s’assurer que l’éducation des filles est une priorité, car il existe beaucoup plus de cas similaires au mien dans le pays.

Mon frère est sur le point d’obtenir son diplôme universitaire et je n’ai même pas encore commencé mon cursus. Je m’inquiète pour mon avenir et j’ai quelquefois le sentiment que mes rêves sont en train de s’évanouir.

Toutefois, le Guidisme continue à me donner espoir. Dans le cadre de ce Mouvement, j’ai eu l’opportunité de voyager, d’apprendre des choses nouvelles, notamment sur les problèmes qui affectent les filles, ainsi qu’à me battre pour nos droits. C’est pour cela que le sort des filles de Chibok est important pour nous. Ce n’est pas seulement leur lutte; c’est une lutte pour nous toutes.

Si vous voulez savoir comment l’Association Mondiale des Guides et Éclaireuses aide les filles du monde entier, visitez notre site www.wagggs.org

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